Aller au contenu principal

Tu n'es pas seul

Texte par Christian Girard

Illustration par Juliette Pierre

tu n’es pas seul il y en a un qui s’est fait manipuler on a joué avec ses faiblesses on a joué avec sa faille un autre n’a jamais été écouté on lui a dit de ne plus penser à ça que la page allait se tourner d’elle-même et puis un autre encore s’est fait dire de faire un homme de lui qu’il fallait en revenir passer à autre chose un autre a passé sa vie dans l’ombre et puis un autre encore a passé sa vie à côté de sa vie et puis un autre s’est fait dire d’aller se coucher et puis un autre et puis un autre etcetera etcetera etcetera

tu n’es pas seul


"Vous avez eu toute la gamme de réactions (absolument)
 du déni jusqu'à l'aide."

"Du déni jusqu'à l'aide 
pis je dirais que présentement 
c'est une forme de déni un peu généralisé,
 dans le sens aussi, j'essaie 
d'aborder le sujet, 
je reçois une porte fermée. 
Mais je pense que cette réaction-là est due 
parce que, je pense qu'elle est faite sous forme d'amour 
parce que je suis en dissociation 
et que de révéler ça me rendrait, autrement dit, 
je pense que mes parents m'aiment quand même. 
Qu'ils me protègent derrière ça, 
que c'est pas nécessairement pour eux 
se protéger.”

peu de poètes ont parlé de ce que tu as vécu beaucoup plus de romanciers j’imagine cela fait de « bonnes » histoires touchantes émouvantes bouleversantes on ferme avec émotion le livre avec indignation on éteint la lumière et le sommeil nous engloutit en fait ce que tu as vécu peu de gens savent en parler cela les indispose ce que tu as vécu et toujours vis reste aux yeux de plusieurs innommable

et même ma poésie si loquace en d’autres circonstances semble ici sans mots pour en parler comme il faut avec des mots simples des mots francs des mots d’une clarté lumineuse une clarté enfin capable d’exprimer d’extirper au grand jour l’indicible et le pas facile à dire

je ne peux évidemment parler de la douleur d’un autre sans reprendre en moi-même ce parcours cahoteux ce sentier de souffrances intimes qui souvent me laisse sans voix ça tangue ça brasse et j’étouffe je reprends malgré moi la lourde charge de mon isolement sur mes épaules et ça tangue et m’enfarge et m’assomme et je tombe
comme un enfant s’effiloche en lui-même
et
par la suite
grandit croche

Je me mets à ta place
je me mets dans ta peau
je marche à travers la ville
à travers la vie
je marche de travers
je cherche mes mots
chacun de mes pas semble une aiguille cherchant 
à coudre avec le long fil des jours quelque chose 
comme un double fond à l’horizon cherchant
à refermer quelque chose comme une blessure

je cherche à clore des chapitres entiers 
tous hantés par des silences
en cherchant mes mots je cherche
à dénouer la parole je cherche 
quelqu’un pour l’entendre
quelqu’un pour 
l’accueillir


“Je sais que quand mon père, 
il prenait de la boisson 
plus jeune et 
de par ce que j'ai entendu 
il avait des comportements excessifs 
Quand il buvait, quand il consommait comme ça. 
Je sais aussi que mes grands-parents 
traînaient un bagage un peu bizarre 
qu'ils avaient eux aussi des troubles familiaux 
du côté de mon père 
et du côté maternel 
et du côté paternel. 
Donc ils avaient des bagages traumatiques 
là 
de la part 
des 
deux.”

De la honte à la haine un travail à la chaîne où chaque maillon se trouve piégé puis tourne infernal engrenage enfance brisée fabrique de honte et chacun pour soi ça souffre en silence mais le cœur bat quand même

Le cœur bat quand même et le coeur ne bat pas seul 
comme toi tu n’es pas seul
vous êtes même quelques uns
nombreux en silence
parlez-vous 
parlez-nous

nous vous écoutons

je sais que cela cette histoire cette affaire-là se fait souvent noir monstre indéchiffrable enclume à porter dans la poitrine poing au plexus et vacille en nous comme souvent je sais tout cela mais je sais que le coeur bat quand même

tu ne pourras rien effacer sans t’effacer toi-même mieux vaut te reprendre en main là où on t’a laissé dans ton corps oui te reprendre et réapprendre à respirer car le coeur bat quand même

le coeur c’est cliché de le dire c’est la vie le coeur c’est encore cliché de le dire a la forme d’un poing serré tendu un poing qui ne demande qu’à s’ouvrir